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De l’économie résidentielle
à la valeur territoriale.

Avec ses effets d’aubaine, la zone frontière peut sembler être un eldorado. Certains indices de bonne santé, de création d’emplois et de richesses masquent toutefois des fragilités et des déséquilibres qu’ils convient d’interroger avec un regard critique et prospectif. En s’appuyant à la notion d’économie résidentielle, le Forum Transfrontalier propose une clé de lecture pour penser autrement ce qui a de la valeur pour les habitants de part et d’autre de la frontière.

Mettre en balance économie productive et économie résidentielle

La richesse d’un territoire est le plus souvent appréciée du point de vue de l’économie productive, qui correspond à la capacité d’un territoire à produire des biens et services exportables, lui permettant ainsi de capter des richesses provenant de l’extérieur. Cette capacité est mesurée par un indicateur clé, le PIB, agrégation de la valeur créée par les entreprises. Cette valeur créée ne correspond pas nécessairement à la richesse des habitants. L’économiste Laurent Davezies[1] a montré l’existence de trois autres sources de revenus qui contribuent au développement local : les revenus provenant de la consommation de biens et services par les résidents, qu’il appelle économie résidentielle, ceux qui proviennent de la consommation sur place des touristes et pendulaires, que Christophe Terrier[2] appelle économie présentielle, et les revenus des activités et redistributions publiques (pensions de retraite, prestations sociales, services publics). Dans une étude statistique des bassins d’emplois français réalisée en 2003, Davezies a montré que l’économie productive pèse en moyenne 20% des richesses locales, contre 40% pour les économies résidentielle et présentielle et 40% pour les redistributions publiques. Derrière cette moyenne se cachent quatre types de territoires : les territoires les plus dynamiques qui associent dans un même espace production et consommation ; les territoires usines, lieux de production désertés par les résidents ; les territoires résidentiels qui reposent sur la seule présence des habitants et touristes ; les territoires en perdition, dont la survie repose sur les seules redistributions publiques.

Ainsi la carte du PIB et celle montrant la richesse des territoires ne se superposent pas : on observe au contraire des polarités et de véritables fractures territoriales. Les conditions de la circulation des richesses importent tout autant que les lieux de leur production. Dans le cas de l’Arc Jurassien, il n’est pas besoin d’observer longuement la frontière pour percevoir les polarités amplifiées par l’effet frontière : c’est un va et vient permanent de véhicules qui, tels des fourmis, font circuler la richesse des lieux de production vers les lieux de consommation. Ce développement est-il durable, dans tous les sens du terme ? Les économistes et géographes soulignent l’intérêt d’un développement local équilibré reposant sur une combinaison des logiques productives et résidentielles et exploitant l’ensemble des ressources du territoire : productives mais aussi naturelles, foncières, culturelles et patrimoniales, tangibles et intangibles. Seul un développement équilibré permet de capter des flux de revenus variés afin d’éviter les effets cycliques d’une mono-activité productive ou de dépendre de la présence de grandes entreprises dont les centres de décision peuvent être délocalisés. Seule l’attractivité d’un territoire, fondée sur l’emploi mais aussi sur les aménités et sur un ensemble d’offres (éducatives, culturelles, sportives, associatives, etc.) permet d’ancrer les richesses localement. Pierre-Antoine Landel et Bernard Pecqueur[3] considèrent que réduire la disjonction entre production et consommation est un des défi posé aujourd’hui aux territoires. Ils soulignent l’intérêt de penser non pas en termes de compétition mondiale du PIB, mais en termes de différenciation des territoires, en prenant en compte également la finitude des ressources et la demande sociale.

Lors de la soirée débat organisée le 4 octobre dernier par le Forum Transfrontalier au Club 44, les citoyens présents ont souligné par exemple la nécessité des commerces de proximité et de la vie culturelle pour attirer des résidents qualifiés mais aussi pour préserver la diversité et créer une dynamique sociale. Ils ont dit leur attachement à la mise en valeur de l’histoire, des savoir-faire et du patrimoine, ou encore l’importance du potentiel de créativité artistique à l’échelle locale. Ainsi le débat amorcé a posé la question de ce qui a de la valeur pour les citoyens de l’Arc Jurassien.

Quelle valeur pour l’espace transfrontalier ?

Ceci nous conduit à tenter d’explorer la notion de valeur. Dans le langage courant, la valeur est la mesure d’une grandeur, l’appréciation de la qualité d’une chose ou d’une personne, l’expression d’un idéal ou de convictions. Elle est centrale dans le monde de l’entreprise : valeur ajoutée, proposition de valeur, création de valeur, chaîne de valeur… Un détour par la valeur telle qu’elle est pensée par les gestionnaires de l’entreprise apporte un éclairage intéressant à la réflexion du Forum Transfrontalier sur ce que nous pouvons appeler la valeur territoriale. La valeur peut être valeur d’échange, mais aussi valeur d’usage ou valeur d’estime, ou encore valeur définie par les coûts. La valeur est un construit social, elle est en effet à la fois générée, capturée et perçue par ses parties prenantes, chacune d’entre elles ayant des attentes, une logique d’action et des perceptions différentes. Comment prendre en compte les attentes des citoyens, des entreprises, des acteurs publics et institutionnels, des collectifs formels et informels ? Qu’est-ce que le développement équilibré de l’espace transfrontalier ?

Il s’agit de définir une vision intégrée de la valeur territoriale, pas seulement valeur marchande et productive, mais aussi valeur sociale et environnementale, construite de façon dynamique au sein du réseau des acteurs qui font le territoire à partir de leurs activités et projets. La définition de la valeur territoriale suppose de construire de façon collective une vision qui ne cloisonne pas les activités . Elle interroge les liens et les bénéfices de la variété reliée et les effets de circularité pouvant exister entre les activités de production, de commerce et de service, les activités éducatives, culturelles et sportives et l’entrepreneuriat social.

Il convient donc d’outiller cette réflexion et de penser une communauté de valeur partagée au sein de laquelle des projets de territoire pourraient se développer, conciliant coopération, valorisation durable de ressources endogènes, ancrage local et innovation sous toutes ses formes afin de répondre à la demande sociale[4].

Pascale BRENET
Enseignant chercheur à l’Université Bourgogne Franche Comté
Membre du comité directeur du Forum Transfrontalier Arc Jurassien
Besançon, le 21 février 2019


[1] Pierre-Antoine Landel, Bernard Pecqueur, Le développement territorial : une voie innovante pour les collectivités locales ? in Jean-Paul Carrière et al. Développement durable des territoires, Economica – Anthropos, pp.31-45, 2016, 978–2-7178- 6882-1. 〈halshs-01384875〉

[2] Ces caractéristiques correspondent à l’entrepreneuriat de territoire défini par la banque des Territoires : Sylvain Baudet, « Accompagner l’essor d’un entrepreneuriat de territoire », Collection enquêtes et analyses, Caisse des Dépôts, mai 2017.

[3] Laurent Davezies et Thierry Pech, « La nouvelle question territoriale », Terra Nova, septembre 2014. http://tnova.fr/system/contents/files/000/000/155/original/03092014_-_La_nouvelle_question_territoriale.pdf?1432549166

[4] Christophe Terrier , « Distinguer la population présente de la population résidente », Courrier des statistiques n° 128, septembre – décembre 2009. https://www.epsilon.insee.fr/jspui/bitstream/1/8564/1/cs128k.pdf

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