Après avoir été pendant près de 30 années un acteur très engagé de la coopération transfrontalière du canton du Jura, j’en suis devenu à ma retraite un simple observateur externe. Un constat s’est imposé d’emblée, qui ne s’est pas démenti avec le temps : il n’est pas, ou très peu question de coopération transfrontalière dans l’espace public, en particulier dans les médias. Je n’en avais pas vraiment conscience avant : vu de l’extérieur, les relations France-Suisse sur l’Arc jurassien sont pratiquement un non sujet, occupant au mieux quelques brèves dans les médias locaux. Je ne doute évidemment pas que des actions soient entreprises sur la frontière, mais elles ont très peu d’échos médiatique.
La frontière et/ou l’autre comme un chiffon rouge
Ce ne fut hélas pas le cas quand la ville de Porrentruy a interdit l’accès de sa piscine aux ressortissants étrangers, en premier lieu français, parce que quelques individus mal intentionnés et mal éduqués venus de France voisine avaient causé des incivilités. La presse locale, mais aussi nationale, en alors fait ses grands titres, pour s’en offusquer, rarement, mais aussi souvent pour saluer ou du moins comprendre la mesure. Jamais, toutefois, dans les nombreux articles qui furent consacrés à cette interdiction, il n’a été fait mention d’un recours possible ou souhaitable aux instances coopération ou aux accords et engagements transfrontaliers. Et jamais non plus, lesdites autorités ou instances de coopération se sont saisies du problème pour proposer des solutions moins radicales et injustes que le bannissement de tous les étrangers de la piscine de Porrentruy. Fait significatif et signe des temps, lors des élections au Gouvernement et au Parlement d’octobre 2025 dans le Jura, aucun parti ni aucun candidat n’ont abordé ce sujet. Plus généralement, la coopération transfrontalière n’a jamais fait l’objet de la moindre question, du moindre commentaire et encore moins de la moindre analyse à l’occasion de cet important rendez-vous électoral !
Frontière couture VS frontière coupure
A l’évidence, il est loin le temps où, tant en France qu’en Suisse, on en appelait au grand remplacement de la frontière coupure par la frontière couture. A Porrentruy, comme ailleurs sans doute sur la frontière franco-suisse, les voisins de la Franche-Comté ou de l’Alsace toutes proches sont avant tout des étrangers, et la frontière une réalité avec laquelle il faut vivre sans chercher à en minimiser les effets négatifs ou à tirer profit des opportunités qu’elle pourrait receler. La frontière est (re)devenue, à bien des égards, plus une protection bienvenue qu’une citadelle qu’il faut prendre d’assaut. Les résultats des élections en France voisine et les scores de partis très nationalistes confirment cette tendance.
La situation paradoxale d’une frontière poreuse
Le paradoxe de cette situation, ou peut être son explication, est que jamais, sans doute, la frontière n’a été si poreuse et les interdépendances transfrontalières si évidentes, en Suisse comme en France. En Suisse, car le marché du travail le commande, ce qui n’est pas près de s’arrêter vu les évolutions démographiques à venir. Et en France, parce que la Suisse est le premier employeur des régions frontalières, ainsi que le moteur du tourisme d’achat dont les régions frontalières bénéficient amplement.
Mais alors, pourquoi en sommes-nous arrivés là ? Pourquoi la coopération transfrontalière ne fait-elle plus recette ? Que faudrait-il faire pour relancer une dynamique de collaboration sur la frontière ? Pour répondre à ces questions, il est sans doute utile de se demander quel mécanisme profond agit en nous pour rendre suspect le principe même de la coopération au-delà des frontières ?
Observons d’abord que dans bien des pays, et non des moindres, l’affirmation de son identité par opposition à celle de l’autre séduit un nombre toujours plus important d’électrices et d’électeurs. La mise en cause voire le rejet du multilatéralisme, la prééminence du rapport de force au détriment de la coopération et le repli identitaire sont des marqueurs de ce mouvement au relents populistes, s’adressant souvent à un électorat en manque de repères.
Le manque de repères, voilà certainement le problème.
Le climat de concurrence instauré par l’abolition des frontières, la rapidité des échanges boursiers, les délocalisations, la mobilité des travailleurs, l’obsolescence toujours plus rapide des métiers, la vision d’un monde galopant, mouvant, où domine le provisoire, tout cela crée de profonds sentiments d’incertitude. Même le cycle des saisons fait montre d’instabilité. Or, les neuroscientifiques nous l’enseignent, le cerveau humain ne peut vivre constamment dans un état d’incertitude. Et plus l’incertitude augmente et plus nos cerveaux ont tendance à aller chercher des visions du monde plus stables, quel que soit le rapport de celles-ci avec la vérité qui devient, au final, une option parmi d’autres. La contestation de faits même scientifiquement démontrés apparait dans certains milieux comme une forme de liberté d’esprit et le garant d’une indépendance bienvenue. Selon une étude IFOP de 2018, 9% des français croient possible que la terre soit plate et non pas ronde. Les théories du complot fleurissent sur le net et séduisent une part grandissante de la population quand bien même elles ne reposent sur aucun fondement objectif et démontrable. Mais elles ont pour elles d’apporter des réponses simples à des problèmes complexes qui, du fait même de leur complexité, génèrent de l’incertitude. En France comme en Suisse, des partis exploitent sans vergogne, et au nom du peuple, ce besoin de réponses simples, proposant des visions du monde où le repli identitaire occupe une place centrale. Vu les succès enregistrés par ces partis, la tentation est grande pour les autres partis de leur emboiter le pas ou, à tout le moins, de ne pas en contester trop fort et trop haut le bienfondé.
Comment dans un contexte pareil parler de coopération transfrontalière et agir en son nom ? Pour des autorités, déjà confrontées à la mise en doute quasi permanente de leur légitimité, la tâche n’est pas simple, c’est le moins qu’on puisse dire. Dans une société en manque de repères, secouée par la vague du repli identitaire, on comprend aisément qu’il est périlleux, même pour les plus convaincus, d’en appeler ouvertement à la collaboration avec ses voisins d’outre frontière et qu’il n’est pas aisé pour les acteurs de la coopération de faire avancer la barque.
La sécurité n’est pas l’enjeu principal
On peut bien sûr à continuer comme avant, en modulant l’intensité de la coopération en fonction des orientations politiques du moment. En d’autres termes, attendre des jours meilleurs, une forme de retour de balancier. De toute évidence, cela n’est pas en mesure de donner un nouvel élan à la coopération transfrontalière, même sur le temps long car il manque un préalable aujourd’hui incontournable : la sécurité transfrontalière sous toutes ses formes ou, mieux, le sentiment de sécurité transfrontalière. C’est un sujet que les instances de coopération transfrontalière n’abordent pourtant jamais ou presque. L’enjeu ou le défi serait de montrer, en se référant à des éléments concrets et chiffrés, que la frontière n’est pas la source de tous les maux qui frappent les régions qui lui sont adossées. Prenons le cas de la criminalité transfrontalière largement relayée sur les réseaux sociaux, et qui a sans doute été un des ferments des replis identitaires dont il est question plus haut. Les statistiques policières sont formelles, jamais la frontière n’a été aussi sûre, grâce notamment aux relations que les forces de l’ordre ont développées entre elles ces dernières années. Personne n’en fait réellement mention et à chaque infraction, dont on suppose à tort ou à raison qu’elle est le fait de malfaiteurs établis de l’autre côté de la frontière, le sentiment d’insécurité se renforce et avec lui les discours d’exclusion. Comme si on s’accommodait plus de la délinquance d’un côté de la frontière que de l’autre. Ce n’est évidemment pas le cas et il ne serait pas inutile de le rappeler voire même de le marteler.
Redistribuer le produit du travail transfrontalier, un tabou ?
Autre source de tensions : le marché du travail transfrontalier et la concurrence déloyale qu’il générerait. Bien que le dispositif, côté suisse, de surveillance de ce marché et de dénonciation des fraudes en lien notamment avec la sous enchère salariale soit tout à fait fonctionnel tant au niveau fédéral que cantonal, les discours anti-frontaliers sont légion et, avec eux, le sentiment que la proximité de la frontière est un problème. Là encore, ne serait-il pas opportun de constamment rappeler que des dispositions de régulation existent et qu’elles sont appliquées ou que le développement du travail frontalier doit beaucoup plus à l’évolution démographique catastrophique dans nos pays et régions qu’aux accords bilatéraux entre la Suisse et l’Union européenne. Ces accords sont avant tout la conséquence (et non la cause) d’un besoin évident d’une main d’œuvre que le pays ne parvient plus à fournir. Il est, dans ce contexte, injuste de dépeindre le travail frontalier comme une concurrence déloyale et préjudiciable. Le vrai problème c’est la démographie, pas le travail frontalier. Dernier exemple, la fiscalité frontalière. Des voix se sont élevées en Suisse ces dernières années pour demander un doublement de la rétrocession fiscale des frontaliers, établie aujourd’hui à 4,5% de la masse salariale. Cette revendication, largement reprise par les parlements cantonaux concernés, tiendrait au fait que l’impôt en vigueur ne couvre pas les frais occasionnés par le travailleur frontalier. Cette assertion est ridicule puisque hormis l’usure des routes qu’il emprunte, quand il ne vient pas en train, le frontalier ne coûte rien à la collectivité qui l’accueille. La rétrocession de l’impôt des frontaliers est donc un produit extrêmement intéressant pour les communes et cantons concernés. Dans le débat public personne ou presque ne s’aventure à avancer cet argument.
Remplacer les chiffons rouges par les échanges et le débat
Dans les trois exemples qui précèdent, on peut observer que ce n’est pas l’objectivité qui dicte les comportements, mais plutôt les émotions. Les situations sont globalement sous contrôle mais personne, ou presque, ne le clame haut et fort. C’est bien là le problème.
Les autorités de part et d’autre devraient reconnaître ensemble, et sur des bases objectives, que la porosité de la frontière est une chance, malgré tout. Elle permet aux les entreprises de tourner et assure, directement ou indirectement, un emploi à des dizaines de milliers de personnes. C’est à elles de montrer que, de part et d’autre de la frontière, les règles du jeu et les valeurs sont globalement les mêmes et que les aspirations à la sécurité sont partagées. Insister aussi sur le fait que, par la concertation, les autorités sont en mesure de trouver des solutions aux problèmes qui se posent, directement ou indirectement en lien avec la frontière. Sans cet engagement, dicté par une forme de realpolitik, la coopération transfrontalière n’a aucune chance de progresser et les régions concernées, adossées à ce qui devient de plus en plus un mur, de se développer.
Il appartient sans doute à des organismes tel le Forum Transfrontalier de fournir des éléments à l’appui de ce défi pour nos autorités. Ne serait-il, par exemple pas opportun de lancer une étude sur les conséquences concrètes pour les régions frontalières de la fermeture des frontières. Que se passerait-il si on fermait les frontières et quelles seraient les voies de recours internes ? Quelles en seraient les conséquences concrètes pour les populations ?
Les conclusions de cette étude devraient bien évidemment être discutées et analysées ensuite au niveau politique et dans le débat public. Il y a quelques années, dans le Jura et à Belfort, le canton et le département avaient mandaté un groupe d’experts pour analyser les effets du travail frontalier sur les perspectives de développement économique. Selon l’étude, les effets du travail frontalier étaient significativement positifs. Or, par crainte d’effaroucher l’opinion publique, les autorités de part et d’autre n’ont jamais rendu public ce résultat !! Dans le contexte politique actuel, où le repli identitaire a le vent en poupe, cette attitude n’est hélas pas une surprise. Il est du rôle du Forum Transfrontalier de briser par des arguments objectifs et concrets, le consensus mou autour du « péril » frontalier. D’en appeler à la raison et à l’objectivité. Le cas de la piscine de Porrentruy montre bien que le principe de réalité dûment établi est une condition absolument nécessaire au développement de coopérations véritables sur la frontière.
Stéphane BERDAT

