« Dès à présent l’œil qui s’élève voit distinctement le beau rêve qui sera le réel un jour. » (Discours de Victor Hugo sur les Etats-Unis d’Europe en 1848, cité par Jean-Michel Ligier dans L’Arc jurassien, région d’Europe – Présent et avenir d’une identité .1999)
Je souscris pleinement aux idées et aux propositions de Stéphane Berdat avec l’intention de ne pas le paraphraser tant son analyse est argumentée et pertinente. Elle interroge, elle interpelle l’élu local que je suis depuis de nombreuses années, occupant successivement ou simultanément les fonctions de Conseiller Départemental du Doubs, Maire du Russey, Président de la Communauté de Communes, Vice-Président du Parc Naturel du Doubs horloger… avec toujours le souci de m’engager pour la cause de la coopération transfrontalière.
Il ne s’agit pas ici de donner le point de vue d’un Français après celui d’un Suisse. Cela n’aurait aucun sens et irait à l’encontre de notre souhait de vivre au sein d’une même communauté, riche de ses différences, de ses complémentarités, riche de sa frontière.
Je lisais il y a peu un appel de la Ligue pour la Protection des Oiseaux proposant aux candidats aux élections municipales 10 actions utiles à la biodiversité, rappelant, qu’en Bourgogne-Franche-Comté notamment, énormément d’espèces avaient perdu de 40 à 60% de leurs effectifs au cours des dernières décennies. Les conséquences de cette perte de biodiversité commencent seulement à être mesurées et sont infiniment plus graves que le réchauffement climatique, plus perceptible, plus visible au moment des sécheresses, inondations, tornades, incendies en tous genres. Dépassant ce constat, la LPO soulignait le rôle essentiel des communes et des intercommunalités en ce domaine et l’écart entre des discours plus engagés et des actes toujours peu nombreux.
Il en est de même avec la coopération transfrontalière malgré des actes notables comme la signature d’un Règlement d’Eau du Doubs franco-suisse, les actions menées au sein de l’Agglomération Urbaine du Doubs ou de la Mission Opérationnelle Transfrontalière. Le Parc Naturel Régional du Doubs horloger et le Parc du Doubs suisse mènent également des actions communes et se sont associés pour lancer un PTIC, un Plan Territorial Intégré de Coopération proposé dans le programme Interreg cofinancé par l’Union Européenne.
Je n’ai pas la prétention de connaître en détail le fonctionnement des instances de coopération mais force est de constater que jusqu’à présent celle-ci a peu de place dans les programmes électoraux des candidats aux élections municipales et intercommunales de mars 2026.
« La maison brûle et nous regardons ailleurs. » la formule de Jacques Chirac évoquant la crise environnementale est restée célèbre. De 30 à parfois plus de 50 % de la population active de nos communes passent la frontière chaque jour et nous regardons ailleurs. Oui la frontière est poreuse mais dans le contexte émotionnel de peur, de repli identitaire, de fantasmes si bien décrit par Stéphane Berdat, elle est tue, ignorée. Le frontalier reste un étranger sur son lieu de travail ; la connaissance mutuelle des systèmes sociaux, institutionnels, législatifs, de formation, de l’histoire … reste bien limitée.
La frontière n’est pas un mur mais elle est perçue, vécue comme telle. L’idée de construire un espace commun, d’une frontière couture, d’une frontière chance est un rêve qui s’éloigne mais continuons à rêver car lorsqu’on rêve à plusieurs, c’est déjà une réalité… « Si quelqu’un eût dit à la Lorraine, à la Picardie, à la Normandie, à la Bretagne, à l’Auvergne, à la Provence, au Dauphiné, à la Bourgogne, qu’un jour viendrait où elles ne se feraient plus la guerre… tous les gens sérieux, tous les grands politiques se fussent écriés : oh le songeur ! oh le rêve creux… »
Environnement, économie, agriculture, mobilités, tourisme, culture… les chantiers sont multiples, passionnants et réalistes à l’échelle intercommunale et communale. Les candidats doivent d’abord en être conscients. Notre Forum Transfrontalier est disponible en cette période de réflexion et de construction pour leur donner des pistes, défricher de nouveaux chemins. « Le courage, c’est de comprendre le réel et d’aller à l’idéal » (Jean Jaurès – Discours à la jeunesse)
Gilles ROBERT

