Le Sceau du Doubs
ou
La forge d’un destin

Par Laurent Devèze, directeur de l’ISBA

Le sceau du Doubs affichait clairement son ambition : chercher l’authentification de notre sentiment d’appartenance au paysage composé par le Doubs et ses méandres, par les représentations artistiques les plus contemporaines de cette rivière frontalière.

Il s’agissait pour nous, institut d’enseignement supérieur et de recherche en arts visuels, moins de rendre compte d’un fait, que de le donner à voir et de s’intéresser précisément à ce chassé-croisé de vues sur et depuis le Doubs dans ce qu’il avait d’intéressant pour comprendre cette réalité, ondoyante par définition.

Le lieu choisi pour abriter restitutions ou productions in situ était lui-même dans un rapport métonymique avec notre rivière puisqu’il s’agissait des anciennes forges de Fraisans dont l’histoire est liée tout entière aux éléments environnants :

La forêt de Chaux sans laquelle le précieux charbon de bois et le bois de chauffe n’auraient pas pu alimenter les fourneaux de la première révolution industrielle, et le minerai, qui, de Bourgogne en Franche-Comté, fournissait le précieux fer et la fonte tant recherchés.

Il ne manquait plus que le Doubs,  indispensable au flottage des grands bois qui descendaient la rivière avant d’être consumés et son eau fraîche  qui permettait également le refroidissement et le nettoiement des cuves incandescentes.

Là donc, dans cet univers à la Vulcain, furent forgés les rivets non de la Tour Eiffel comme on le prétend (en tous cas il ne s’agirait seulement que de  quelques uns d’entre eux) mais ceux du Grand Palais, cet autre fleuron de l’exposition universelle et qui abrite aujourd’hui tant d’expositions d’arts plastiques.

Le décor n’en est donc pas un et foin de sfumato dans cette scène où les acteurs sont en place depuis des siècles : la pièce pouvait donc s’écrire.

Nos « actes » furent tous liés à ces grands personnages et à notre héros fluvial :

Le travail de Coralie Bardey qui tissa sa toile de fil rouge recréant un espace là où les ans avaient donné naissance à du vide et de l’oubli, la vieille usine renaissait auprès de la rivière avec cet écheveau de coton qui évoquait également le travail souvent mal connu de ces femmes qui, soit à la maison tricotaient et filaient attendant chaque soir le retour de leur ouvrier-Ulysse de maris, soit participaient à la confection des sacs et emballages des produits manufacturés.

Les cieux dégagés par l’effondrement des toitures se retrouvaient à nouveau à jouer au cache- cache avec des ombres ténues qui reliaient les murs porteurs toujours debout.

Imaginer le Doubs et ses abords était pour lors reconstruire réinventer ce qui n’était plus là, mais dont le souvenir imprégnait encore le pays tout entier.

Dans le même esprit, la tirade de « Nushy Soup » se déploya dès le soleil couchant. Ce collectif d’artistes experts en « maping » projeta jusque tard dans la nuit sur les façades de briques, des éléments de la géométrie de l’ingénieur : rivets, écrous, ou pointes, qui, tournoyant dans le noir, donnait à l’ensemble minéral une jeunesse toute mécanique. La friche industrielle retrouvant par sons, images et musiques interposées, les confidences des habitants qui défilèrent toute la journée « ces forges étaient à l’abri des regards on y amenait nos petites amies » nous confia-t-on souvent…

Les raves retrouvaient les ravissements en quelque sorte… et leurs concerts s’installaient dans un univers post industriel comme autrefois les amoureux venaient s’y cacher des regards de censeurs.

Un autre acte, celui là plus liquide dans son déroulé, compléta cette ouverture.

En suivant le long du ponton la ligne de la rivière, une douzaine de vidéos d’étudiants furent présentées dans des « veilleurs » blancs construits pour l’occasion. Tourelles qui donnaient à voir individuellement des pièces uniques, ou pouvant être appréciées comme un ensemble chatoyant, tournant le dos à la rivière comme si c’était d’elle dont provenaient toutes ces sources abimées.

De l’Algérie Berbère  au Japon, les œuvres parlaient d’écoulement et du temps qui passent mais aussi d’eau et du feu. Retrouvant tantôt à la manière de l’antique Empédocle, tantôt dans un sillage Zen, cette liaison intime que l’art a toujours manifesté à l’égard des éléments : pierre, terre, feu et eau.

Fusion qui fit l’usine, fusion qui la ressuscita durant cet instant partagé.

Il y eut aussi ce musicien spécialiste de musique ancienne , un des derniers facteurs de serpents instrument à méandres, au son si médiéval, invité par le plasticien Dominique Bouteiller à venir accompagner la mise en eau ou la capture de ces « vouivres » multicolores qui semblaient s’enflammer dès qu’elles touchaient l’eau.

Là encore que de télescopages visuels ! Les sifflements de ces fusées de détresses devenues sous marines attiraient notre attention sur l’état alarmant de nos rivières et nous rappelaient que la promenade au bord de l’eau risque de ne plus rien évoquer aux générations futures. En actualisant la légende franc-comtoise, cette installation-performance redonnait aux bords du Doubs leur ambivalence précieuse et morbide.

Le joyau que la vouivre dépose avant de se baigner et qui attire toutes les convoitises lui permet aussi d’attirer au fond de l’eau le malheureux, victime de trop de beauté.

Curieux paradoxe dont se jouait l’artiste puisque les couleurs et les fumées les plus spectaculaires qui s’élevaient de la rivière en disaient aussi la légende noire.

Mais le pays de la guerre des boutons ne pouvait se renier tout à fait et des étudiants Claude Boudot et Thomas Perrin avaient revisité l’esprit des cabanes installant leur curieux appartement ouvert sur la rivière. Ils vécurent ainsi tout le jour et une bonne partie de la nuit rejouant par là la fameuse « chambre avec vue » que recherchaient, pour parfaire leur formation, les jeunes artistes européens lors de leurs Grand Tour.

Le dérivatif des sales gosses de Pergaud retrouvait les langueurs préraphaélites  de James Ivory.

Sur le mur même de l’antique forge furent aussi placés, plein vent, sans fioriture ni encadrement superflu, les beaux  résultats du workshop photographique animé par Arthur Babel qui démontraient, avec une fluidité que la brise rendait plus manifeste encore, que ses rives franco-suisses pouvaient inspirer plus d’un jeune talent.

La salle de spectacle convertie pour l’occasion en salle d’exposition accueillit quant à elle, travail du feu oblige, les remarquables productions de verre de Rodolphe Huguet qui à elles seules témoignent de la puissance du sable et de l’eau lorsqu’ils se font verre, La Rochère et Fraisans unis en somme dans un même éloge du travail.

Enfin, l’entrée du bâtiment comme d’ailleurs également la salle qui accueillait la table ronde présentait sur table des travaux d’élèves de première année sélectionnés par Rainer Oldendorf qui sait transformer une prise de note en volume comme les aciéries transformaient le minerai en rivets capables de monter les structures bâties les plus impressionnantes.

La journée se finit à la lueur des lampions qui rappelaient que les bords d’une rivière sont propices dans l’histoire de l’art comme dans nos histoires tout court au canotage et à l’esprit guinguette, les « poissons ruisselants » de l’Amsterdam de Brel rivalisaient en évocation à ce terroir incarné dans la dégustation de fritures d’anguilles quasiment performatives .

On l’aura compris, cette évocation plurielle du Doubs et de ses bords nous a surtout permis, dans un esprit de fête et de partage,  de démontrer que la rivière, tant de fois évoquée et analysée avec nos partenaires et amis du Forum transfrontalier, était en effet à Fraisans capable à l’évidence de nous « forger » un destin commun.

Laurent Devèze, Besançon, le 11 mai 2015

« Le Sceau du Doubs »,  une idée originale de Julien Cadoret et Laurent Devèze de l’Institut Supérieur des Beaux Arts de Besançon Franche Comté, avec le concours amical du Forum transfrontalier et des Forges de Fraisans, qui a pris corps le 7 Juin 2014 .

 

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