« Réinterprétation et symbolique de la Croix suisse »

Arbézie, monde hors du temps, monde étrange.
Arbézie, petite enclave refuge, suspendue entre deux frontières ou le temps vivant tentaculaire vous happe et vous emporte dans sa respiration.
C’est un lieu qui se raconte à lui seul, des traces d’histoires d’hommes et de femmes jaillissent des recoins les plus secrets de l’endroit.
Une myriade de voix murmurées s’élève des murs et viennent l’étayer.
L’énergie des âmes gravées au sein de la bâtisse ont forgé une muraille lumineuse.
Muraille mouvante qui absorbe les corps en son sein.
Muraille salvatrice.
Muraille qui se transforme en passage de l’espoir.

En Arbézie, le réel s’entremêle avec l’histoire passée, présente et celle à venir.
L’histoire vous absorbe. Impression étrange de glisser dans son intimité.
Intimité sacrée.
Intimité faite, d’humanité, d’honneur, de tolérance et d’humilité.

Toutes les croix apposées sur les tissus sont un détournement de la croix suisse. Elles sont la symbolique du lieu emblématique et marque le caractère à la limite du sacré que l’on ressent à l’intérieur de cette enceinte. Elle rend symboliquement hommage aux hommes et femmes qui ont marqué l’histoire de l’Arbézie.
Le sacré se retrouve dans le travail de broderie, de nœuds, d’enchevêtrement de matières, observé sur les croix. Et donne corps à des talismans.

 

« 1863 »

Borne frontière et construction d’une maison.
En 1862 Napoléon III décide de redessiner la frontière entre la France et la Suisse. C’est la rédaction du traité des Dappes.
1863 Année de la ratification du traité.

C’est entre ces deux dates qu’un certain Ponthus, dont le terrain était concerné par ce nouveau découpage, décide de construire une maison sur le tracé. Il fera un bar côté français et un magasin côté suisse.

 

« 1921 »

Le bâtiment est  repris par Jules-Joseph et Eugénie Arbez en 1921 et baptisé « Hôtel Franco-Suisse ».
En 1932 Max Arbez, fils de Jules joseph et Eugénie épouse Angèle.
Le jeune couple continuera à développer l’activité de l’Arbézie. L’Époque avant-guerre est en essor et va favoriser la bonne marche de l’établissement.

La seconde guerre mondiale changera la donne. La ligne de démarcation entre la zone occupée par les allemands et la zone libre passe juste devant l’hôtel. Dés 1940, Max Arbez, profite de la situation et de l’agencement exceptionnels de l’hôtel pour faire passer des juifs, des fugitifs ou encore des pilotes anglais. L’hôtel devient alors un haut lieu de la résistance. 

Max Arbez et son épouse Angèle, facilitèrent le passage de plusieurs centaines d’hommes et femmes, et seront remerciés en personne par le Général de Gaulle pour leurs actes de bravoure et de résistance.

Depuis 1921 l’établissement est géré par la même famille. Quatre générations se sont succédées.

 

« Frontières »

Lieu de tous les fantasmes
Frontière imaginaire
Frontière interdite
Frontière rêvée
Rêves qui frappent sans cesse le ressac d’une tête devenue folle à force de vouloir y croire.
Fuir, comme des rats pris par la peur de délires aberrants et passer à tout prix
Courir sans cesse, sans répit, à bout de souffle
Passer de l’autre côté et ne plus jamais pouvoir se retourner sur une vie qui s’éloigne, qui se consume, pour ne devenir plus qu’un tas de cendres gisant dans le néant.
Tomber à genoux et prier pour être emporté sur les ailes du vent 
Frontière franchie une nuit sans lune et les larmes coulent sur les dalles froides laissant là leur empreinte
Folle course éprise de liberté et de paix
La vie bascule toujours d’un côté ou d’un autre
Frontière salvatrice
Frontière de vie et d’espoir
Frontière lieu de passage
Lieu de tous les possibles

Il existe une frontière suspendue tout en haut d’une montagne, une frontière en équilibre qui danse au rythme du vent
Le passage est là depuis des siècles …

Des mains tentaculaires soudain avancent
Leurs longs doigts enlacent les corps fatigués qui s’abandonnent
Une vague de silence immense submerge les lieux
La frontière s’estompe
Reste une chaleur indélébile qui, à jamais, s’est gravée dans la profondeur du cœur du passager
Ce matin tôt, dans l’herbe fraîche, le passager glisse sur les perles de rosée et chante avec le vent.

 

« Gardiennes »

Ces silhouettes de femmes sont un hommage aux femmes de la famille Arbez .
Ces femmes sont aussi dans cette famille les gardiennes du clan familiale et de son unité.
Le clan, la famille, l’unité est symbolisée par le cercle qui est récurrent dans ce travail textile.

 

« Passage »

Passage qui propulse l’homme sur une page blanche où le mot espérance s’inscrit en lettres majuscules
Lettres auquel l’homme s’accroche
Surgissent du néant du papier, des lettres nouvelles
Elles coulent, se répandent sur la feuille
Elles éclatent se dispersent et se relient
Des mots s’ébauchent
L’homme s’ancre dans les mots
Les mots et l’homme s’insèrent dans la chair du papier
Maculent ensemble la page
Le papier, malmené par l’écriture naissante, vibre
Il ressent toute l’avidité et la volonté d’enracinement de l’histoire qui jaillit soudain de ses fibres


Magali Voisin (*1975 à Langres)
https://magalivoisin.blogspot.com/


L’Arbezie

Les photos des objets d’art textile de Magali Voisin racontent une captivante histoire autour de l’Hôtel frontalier « L’Arbezie », situé à l’endroit de La Cure qui enjambe exactement la frontière franco-suisse près des Rousses. Il y est question de bornes frontières, de gardiennes, de passages et de la réinterprétation de la croix suisse en mémoire à Max Arbez (1901-1992) qui y a fait passer des juifs pendant la Deuxième guerre mondiale. Et l’artiste crée aujourd’hui par ses objets une sorte de lettre de noblesse pour « l’Arbezie », cette micronation créée par Max Arbez en 1956 qui a été reconnu par l’Institut Yad Vashem Juste parmi les nations à titre posthume.

Walter Tschopp